"C'était à nos débuts, ici. Cette fois-là j'avais semé du blé dans le champ de la Ruine, pour essayer. A l'époque, c'était encore intéressant de cultiver soi-même des céréales, et puis il n'y avait pas encore ces sangliers qui maintenant dévastent tout. Ca avait vraiment été une année pour le blé. Il avait poussé, sain, sans maladie, en hautes tiges vertes et drues : ça faisait une muraille dorée de blés, sans fente, sans espace entre les sillons. Et quand tu dépiautais l'épi, chargé et lourd dans la main, tu voyais les grains, beaux, fins et durs ; vraiment une très belle année. (...)
On est au sortir de la guerre. Un jeune homme, émacié, nerveux, pousse le portillon de la porte cochère d’un immeuble parisien, cherche fiévreusement des yeux un nom propre sur la rangée de boîte à lettres du hall, le trouve, s’engage dans la cour intérieure, puis dans les escaliers. Il est en avance mais qu’importe ; c’est aujourd’hui qu’il doit s’entretenir avec ce professeur de mathématiques de l’Entraide universitaire de France, d’un projet d’études, de la possibilité d’une bourse qui signera peut-être, chance (...)
A l’échelle de la planète, le temps ne se divise plus seulement en différents fuseaux horaires, mais aussi en différents calendriers. Dans tous les pays, nous sommes le 28 Mai ; mais ce jour correspond pour tel pays à un mardi, pour tel autre à un jeudi, pour un troisième à un dimanche. Les samedis et dimanches étant rigoureusement, fanatiquement, des jours de congés, tout s'arrête ces jours-là : travail, machines, loisirs, vie. Chaque jour, sur le globe, les habitants de pays entiers entrent en léthargie, dans une éphémère hibernation, parce qu’on se trouve en (...)
Je rends presque toujours copie blanche.
Je n'ai jamais su raconter d'histoires, seulement en griffonner pour d'autres, en passant, en diagonale, d'une main brouillonne.
La seule histoire que j'écris et réécris, je la porte en moi, mais sa signification m'est obscure. Je ne puis la raconter qu'en fermant les yeux. Si je m'y plonge au hasard, c'est toujours la dernière ligne que j'écris, sans rien y comprendre. Il me faut alors repartir, plonger à la pêche aux images, barboter entre les châteaux et les saisons… C'est une histoire longue de (...)
« Vous avez un message sur votre répondeur ».
Et sur un claquement, comme si brusquement, quelque part un lourd clapet de plomb venait de tomber, à cette affirmation glacée, atone, du répondeur succède aussitôt une voix bien connue. Ma pensée folâtre, le laps d'une seconde : oh-oh, toi, toi, je te connais, je te reconnais ; oui-oui-oui, c'est toi, gagné… Etincelle d'un jeu, qui s'allume dans ma tête, gambade, virevolte, avant que la raison ne la rattrape et l'étouffe ; cet enfantillage, c'est (...)
Si vous errez dans la péninsule ibérique, à l'écart des plages ensoleillées, des villes et de l'agitation industrieuse des foules sans repos, laissez-vous mener jusqu'au château de la Granja de San-Idelfonse, oublié et perdu dans les déserts d'Espagne. Ici, pas de somptueuse vue, pas de panorama écrasant. Les collines enferment l'horizon, et, dissimulés sous les arbres centenaires, tels des bijoux remisés soigneusement dans leur écrin, fontaines, bassins, canaux, jets de toutes sortes, se blottissent (...)
Profitant de mes journées libres, je monte à l'exploitation de Pierrot pour donner un coup de main : l'agnelage a commencé. Une période de trois semaines éprouvantes durant lesquelles toutes les brebis du troupeau vont mettre bas, avec tout le lot d'imprévu, d'incidents, de pagaille ; pour l'éleveur, le summum d'activité de l'année. Plus encore que d'habitude, toute aide est bienvenue ; il y a en effet du travail à ne plus savoir où donner de la tête. Et il faudrait des pages entières pour donner une (...)
JH appréciant la nature, serais heureux corr. avec JF ayant le même intérêt. Aux photos cartes et gravures reprod. gouffres et précipices répondrai par lettres d'amour ardentes sur papier couleur. S'adresser au journal qui transmettra. (...)
Suite à la réception d'une lettre officielle de félicitations avec toutes les circonlocutions fleuries de rigueur, je suis convoqué à telle date pour soumettre mon dossier à la Machine. Dans une grande pièce, sorte de salle des fêtes faisant aussi office de studio de télévision, une vingtaine de personnes attendent comme moi, serrant une fiche cartonnée à la main : un questionnaire que nous avions à remplir, en perçant les cases correspondantes, dressant ainsi le bilan de notre vie passée (...)
(ou une histoire racontée par mon grand-père)
De notre village à cette époque de l'entre-deux guerres, il faut se représenter un groupe de petites maisons massées sur la rive gauche d'une rivière, serpentant ensuite jusqu'à la grande ville proche, qui n'avait pas encore dévoré tous les hectares de culture et de friche qui nous en séparaient. Les bâtisses étroites, aux murs blanchis à la chaux, aux toits de tuile écrasés par le soleil, longeaient le cours d'eau et de là, (...)
La halte se finit sur ces entrefaites : l'excitation de la découverte nous avait saisis. Sans nous concerter, nous remontâmes le lit du ruisseau en groupes désordonnés, humant l'air, la tête rivée au sol. De temps à autre, un cri de joie retentissait, et l'un d'entre nous s'accroupissait pour commencer à creuser de la main. Merveille de ces lieux ! Non seulement le sol recelait de ces fascinants tubercules, mais, ce qui était encore plus incroyable à nos yeux, à force de concentration, nous étions capables (...)
La scène à laquelle j'assiste se répète tous les jours depuis longtemps déjà. Coralie, montant un grand cheval noir, revient du carroussel après sa leçon d'équitation. Elle mène le cheval au pas, concentrée, imperturbable, en cavalière modèle ; le buste est droit, les mains jointes sur l'encolure, le regard porté en avant, avec tout l'accoutrement à un détail près : la bombe manque, la tête est découverte et les cheveux détachés. Et comme à (...)
Suite à mon invention d'une nouvelle sorte de médecine alternative, j'ai ouvert en toute illégalité un cabinet de consultation, afin d'exercer sous le manteau.
Dans le couloir attenant à la salle d'examen, les patients attendent debout, en file indienne, entièrement nus. Je fais entrer le premier malade, je lui montre la table d'opération sur laquelle il s'étend, et, sans m'en approcher, je lui demande de fermer les yeux, de se relâcher. Une fois le malade mis en conditions, complètement détendu, je lui demande de (...)
Un arbre abattu ce sera pour toi
Deux aussi
Et la forêt de même
…
A peine arrivé, me voilà réquisitionné pour une journée Bois, comme souvent lors des week-end d'hiver. En effet, il faut d'ors et déjà prévoir le bois de chauffage pour l'année prochaine. Le matériel une fois chargé sur le tracteur, nous partons direction l'aire de coupe de cette année, en pleine forêt.
Pierrot et moi sommes postés à l'abattage et la découpe, chacun d'un côté de la (...)
Episode 1
La grande révélation, la révélation des mystères de ce lieu, se fit jour assez vite, peu de temps après notre débarquement sur l'île. Notre bateau avait été mis au mouillage dans la baie et le Capitaine nous avait envoyés en mission de reconnaissance, afin de nous ravitailler en eau douce et en vivres.
Le soleil avait décrit dans le ciel une grande partie de sa course, lorsque nous fîmes halte, dans le lit ombragé d'un ruisseau à sec. La progression dans les sous-bois de (...)
Je participe à une excursion de quelques jours dans un parc naturel. Toute la journée, nous gravissons de sombres pentes boisées, et à chaque étape, le guide nous fait découvrir des animaux dissimulés, postés sur une fourche d'arbre ou sur un tapis de mousse ; le plus souvent, il s'agit d' espèces exotiques, nouvellement acclimatées à nos latitudes : petites grenouilles oranges et venimeuses, oiseaux d'Amazonie au plumage bariolé. Le soir, nous regagnons le gîte et discutons autour du feu. Soudain, de (...)
Conte pour enfants qui rêvent de cachette...
Je suis assis sur le canapé-lit. Qu'il se referme et d'un claquement, je disparaîtrai en son sein, les jambes en l'air et le visage empoussiéré, constellé de peluches et de papiers bonbon poisseux. Puis on m'oubliera. Me trouvant près du radiateur, je me préparerai à passer l'hiver en me recroquevillant, de façon à ce que, talons contre cuisses, je puisse me lover dans l'interstice utérin et attendre ainsi les événements. Les traces de ma vie dans (...)
En me rasant, je m'entaille le cou. La blessure, quand je l'examine au reflet dans l'armoire à glaces, est étrange : la chair est mise à nu sur la surface d'une grande pièce de monnaie et dévoile une consistance de tomate pelée. La blessure ne saigne pas mais est, je le pressens, intérieurement je le sais, mortelle : à chaque seconde qui s'écoule, sans qu'on puisse le voir, un peu de ma vie s'en va. Pourtant, au lieu d'appeler les secours, fasciné et amorphe, je reste debout, figé devant le miroir, touchant (...)
Une brèche dans l'insouciance ouatée des fêtes, la réalité pointe un visage dramatique. Un entrefilet d'un quotidien me sautant aux yeux par hasard : accident d'avion en bout de piste à M., les trois occupants tués, tous d'une quarantaine d'années, un élève pilote, son instructeur et un inspecteur de vol. Je le montre à ma sœur Gaëlle ; aussitôt inquiète, elle devance ma pensée : Gérald, peut-être ? Mais on se rassérène, à coups de date : non, (...)
Je suis invité à dîner chez un ami qui me présente sa nouvelle copine : une Indienne d'Amérique, de la tête aux pieds, depuis la plume d'aigle plantée dans le chignon aux mocassins de cuir, en passant par la tunique en peau de bison. Mais surtout, d'une beauté à couper le souffle. On se dit à peine deux-trois banalités mais le mal est fait, je suis raide dingue amoureux, son regard intense aux yeux noisette s'est calmement posé sur moi l'espace de quelques secondes magiques qui m'ont fait perdre (...)